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16 avril 2016 6 16 /04 /avril /2016 17:11
VIE DE SAINT ANTOINE LE GRAND  PAR SAINT ATHANASE

LA VIE DE SAINT ANTOINE LE GRAND

PAR SAINT ATHANASE[1]

 

 

CHAPITRE I.

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVII

Chapitre XXVIII

Chapitre XXIX

Chapitre XXX

Chapitre XXXI

Chapitre XXXII

Chapitre XXXIII

 

 

C’est un combat très avantageux que celui où vous vous êtes engagés, d'égaler par votre vertu celle des Solitaires d’Egypte, et d’esssayer, même, de les surpasser par une généreuse émulation. Il y a déjà parmi vous plusieurs maisons de Solitaires où la discipline religieuse est très bien observée. Chacun louera avec raison votre dessein, et Dieu accordera sans doute à vos prières l'heureux accomplissement de vos désirs. Aussi, voyant que vous me demandez avec instance de vous faire une relation de la manière de vivre du bienheureux Antoine, et que vous désirez apprendre comment il commença à suivre une profession si sainte, ce qu’il était auparavant , quelle a été la fin de sa vie et si les choses que l'on publie à son sujet sont véritables, afin de pouvoir entrer encore dans une plus grande perfection par son imitation et par son exemple, j'ai entrepris avec beaucoup de joie ce que votre charité m'ordonne, parce que de mon côté, je ne saurais me remettre devant les yeux les saintes actions d'Antoine sans en tirer un grand avantage ; et je fuis assuré que du vôtre vous entendrez avec tant d'admiration ce que je vous en dirai, que cela fera naître en vous un ardent désir de marcher sur les pas de ce grand serviteur de Dieu, puisque pour des Solitaires, c'est connaître le vrai chemin de la perfection que de savoir quelle a été la vie d'Antoine.

 

Ne craignez donc point d’ajouter foi à ce que l'on vous a rapporté de lui, et croyez plutôt que ce ne sont que les moindres de ses excellentes vertus. Car comment aurait-on pu vous en informer entièrement, vu que tout ce que je vous en écrirai par cette lettre, après avoir rappelé ma mémoire pour satisfaire à votre désir, n'égale nullement ses actions. Mais vous-mêmes informez-vous-en soigneusement auprès de ceux qui passeront d’ici vers vous, mais même si chacun rapporte tout ce qu'il sait, il fera très difficile d'en faire une relation qui réponde à la dignité du sujet.

 

J’avais eu dessein après avoir reçu vos lettres, d’envoyer quérir quelques Solitaires, et principalement ceux qui allaient souvent le visiter, afin qu'en étant mieux informé, je puisse vous en donner une plus particulière connaissance : mais parce que le temps de la navigation était passé et que celui qui m'a rendu vos lettres, était pressé de s'en retourner, je me suis hâté de satisfaire à votre piété, en vous écrivant ce que j'en sais par moi-même, comme l'ayant souvent vu, et ce que j'en ai pu apprendre d'un Solitaire, qui a demeuré longtemps avec lui, et qui lui donnait souvent à laver les mains. J'ai eu soin partout de demeurer dans les termes de la vérité, ce dont j'estime devoir vous avertir, afin que si quelqu'un entend rapporter de lui des actions encore plus grandes que celles que je vous dirai, cette multitude de merveilles ne lui en diminue pas la créance ; et que si au contraire, il n'en apprend que des choses qui soient au dessus de son mérite, cela ne le porte pas à mépriser un si grand Saint.

 

 

CHAPITRE I.

 

 

La patrie d'Antoine fut l'Egypte, où il naquit de parents nobles et riches qui, étant chrétiens, l’élevèrent chrétiennement. Ils le nourrirent en leur maison, et il ne connaissait qu'eux et leur famille. Lors qu'il eut grandi, il ne voulut point apprendre les lettres, de peur que cela ne l'engageât à avoir communication avec les autres enfants. Car ainsi qu'il est écrit de Jacob : Tout son désir était de demeurer avec simplicité dans la maison. Quand on le menait à l’église, il ne s'amusait point à badiner comme les autres enfants ; et lorsqu’il fut plus grand, il ne se laissa nullement emporter à la négligence et à la paresse. Il était très attentif à la lecture, et conservait dans son cœur le fruit que l’on en pouvait tirer. Il rendait une grande obéissance à son père et à sa mère, et bien qu’il soient fort à l’aise, il ne les importunait jamais pour faire bonne chère, et ne cherchait point les plaisirs d'une nourriture délicate ; mais se contentait de ce qu'on lui donnait, et ne désirait rien de plus.

 

Lorsque son père et sa mère moururent, ils le laissèrent à l'âge de dix-huit à vingt ans avec une sœur encore fort jeune. Il prit soin d'elle et de la maison comme il le devait. Mais six mois s’étaient à peine écoulés, qu'un jour où il allait à l’église, selon sa coutume, avec grande dévotion, il pensait en lui-même pendant le chemin, comment les Apôtres avaient suivi Jésus-Christ en abandonnant toutes choses, et comment plusieurs autres, ainsi qu'on le voit dans les Actes, vendaient leurs biens et en mettaient le prix aux pieds des Apôtres, pour qu’il soit distribué à ceux qui en avaient besoin, et combien grande était la récompense qui les attendait dans le ciel. Alors qu’il avait, dis-je, l'esprit plein de ces pensées, il entra dans l'église au moment où on lisait l'Evangile où notre Seigneur a dit à ce jeune homme qui était riche : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et viens, et suis-moi, et tu aurais un trésor au Ciel » (Mt 19, 21). Antoine regarda la pensée qu'il avait eue de l'exemple des premiers Chrétiens, comme lui ayant été envoyée de Dieu, et ce qu'il avait entendu de l’Evangile, comme si ces paroles n’avaient été lues que pour lui. Il retourna soudain à son logis, et distribua à ses voisins, afin qu'ils n’aient rien à démêler avec lui ni avec sa sœur, tous les héritages qu'il avait de son patrimoine, qui étaient trois cents mesures de terre très fertile et très agréable. Et quant à ses meubles il les vendit tous, et en ayant tiré une somme considérable, il donna cet argent aux pauvres, à l’exception de quelque chose qu'il retint pour sa sœur.

 

 

Chapitre II

 

 

Etant une autre fois entré dans l’église, et entendant lire l'Evangile où Jésus-Christ dit : « Ne vous inquiétez pas du lendemain » (Mt 6, 34), il ne put se résoudre à demeurer davantage dans le monde. Et ainsi, il donna aux plus pauvres ce qui lui restait et mit sa sœur entre les mains de quelques filles fort vertueuses qui étaient de sa connaissance, afin de l'élever dans la crainte de Dieu, et dans l'amour de la virginité. Il quitta sa maison pour embrasser une vie solitaire, veillant sur lui-même, et vivant dans une très grande tempérance : il n'y avait pas alors en Egypte beaucoup de maisons de solitaires, et nul d'entre eux ne s'était encore avisé de se retirer dans le désert, mais chacun de ceux qui voulaient penser sérieusement à son salut, demeurait seul en quelque lieu près de son village. Dans un petit champ proche d'Antoine, il y avait un bon vieillard, qui dès sa première jeunesse avait passé toute sa vie en solitude. L'ayant vu et étant touché d’un louable désir de l’imiter, il commença à demeurer aussi dans un lieu séparé du village, et s’il apprenait qu’il y avait quelqu’un qui travaillait avec soin pour s’avancer en cette sorte de vie, il imitait la prudence des abeilles en allant le voir ; et il ne s’en retournait pas sans l’avoir vu, afin de remporter de sa conversation quelques instructions qui lui serviraient à se former à la douceur des vertus chrétiennes.

 

Ayant commencé ainsi, il fortifiait son esprit dans le dessein de servir Dieu ; il ne se souvenait plus ni de ses parents, ni de ses alliés, et ne pensait à autre chose qu’à s’employer de tout son pouvoir à acquérir la perfection de la vie solitaire ; il travaillait de ses mains, sachant qu’il est écrit : « Que celui qui ne travaille pas, ne doit pas manger » (2 Th 3, 10) ; et ne gardant que ce qu’il lui fallait pour vivre, il donnait le reste aux pauvres. Il priait très souvent, parce qu’il avait appris qu’il fallait sans cesse prier dans son cœur (1 Th 5) ; et il lisait avec tant d’attention, que n’oubliant jamais rien de ce qu’il avait lu, sa mémoire lui servait de livres.

 

Cette manière de vivre le faisait aimer de tous. Il se soumettait avec joie aux serviteurs de Dieu qu’il allait visiter, et pour s’instruire de ce en quoi chacun d’eux excellait dans les exercices de la vie solitaire, il considérait l’humeur agréable de l’un et l’assiduité à prier de l’autre ; il observait quelle était la douceur d’esprit de celui-ci, et la bonté de celui-là ; il remarquait les veilles de l’un, et l’amour de l’étude d’un autre. Il admirait la patience des uns, et les jeûnes et les austérités de quelques autres qui n’avaient pour lit que la terre toute nue. Il se rendait attentif à voir la douceur de l’un et la constance de l’autre. Il gravait dans son cœur quel était leur amour à tous pour Jésus-Christ, et la charité qu’ils se portaient. Et ainsi rempli de toutes ces images, il s’en retournait dans sa solitude où, repassant en son esprit les vertus qu’il avait vues séparées en tant de personnes, il s’efforçait de les rassembler toutes en lui seul. Il n’était pas jaloux de ceux de son âge, si ce n’est à ne pas paraître le dernier dans les exercices de la vertu, mais même en cela même il fâchât personne ; au contraire ils en avaient de la joie, et ainsi tous ces saints amis qu’il avait dans son voisinage, et avec lesquels il communiquait, le voyant vivre de la sorte, l’appelaient le bien-aimé de Dieu, et le nommaient en le saluant, les uns leur fils, et les autres leur frère.

 

 

Chapitre III

 

 

Mais le démon, qui hait tout ce qui est digne de louange et qui voit toutes les bonnes actions des hommes, ne pouvant souffrir de voir une personne de cet âge se porter avec tant d’ardeur dans un tel dessein, résolut d’user contre lui de tous les efforts qui seraient en son pouvoir. La première tentation, dont il se servit pour le détourner de la vie solitaire, fut de lui mettre devant les yeux les biens qu’il avait quittés, le soin qu’il devait prendre de sa sœur, la noblesse de sa race, l’amour des richesses, le désir de la gloire, les diverses voluptés qui se rencontrent dans les délices, et tous les autres plaisirs de la vie. Il lui représentait d’un autre côté les extrêmes difficultés et les travaux qui se rencontrent dans l’exercice de la vertu, la faiblesse de son corps, le long temps qui lui restait encore à vivre ; et enfin, pour tâcher de le détourner de la sainte résolution qu’il avait prise, il éleva dans son esprit comme une poussière et un nuage épais de diverses pensées. Mais se trouvant trop faible pour ébranler un aussi ferme dessein que celui d’Antoine, et voyant qu’au lieu d’en venir à bout il était vaincu par sa constance, renversé par la grandeur de sa foi, et mis à terre par ses prières continuelles, alors, se confiant avec orgueil, selon les paroles de l’Ecriture (Job 11) aux armes de ses reins, qui sont les premières embûches qu’il emploie contre les jeunes gens, il s’en servit pour l’attaquer, le troublant la nuit, et le tourmentant le jour, de telle sorte que ceux qui se trouvaient présents voyaient le combat qui se passait entre eux.

 

Le démon présentait à son esprit des pensées d’impureté ; mais Antoine les repoussait par ses prières. Le démon chatouillait ses sens ; mais Antoine, rougissant de honte, comme s’il y eut eu en cela de sa faute, fortifiait son corps par la foi, par l’oraison, et par les veilles. Le démon, se voyant ainsi surmonté, prit de nuit la figure d’une femme et en imita toutes les actions afin de le tromper. Mais Antoine, élevant ses pensées vers Jésus-Christ et considérant quelle est la noblesse et l’excellence de l’âme qu’il nous a donnée, éteignit ces charbons ardents dont il voulait par cette tromperie embraser son cœur. Le démon lui remit encore davantage devant les yeux les douceurs de la volupté ; mais Antoine, comme entrant en colère et en s’affligeant, se représenta les gênes éternelles dont les impudiques sont menacés, et les douleurs de ce remord qui, comme un ver insupportable, ronge pour jamais leur conscience.

 

Ainsi en opposant ces saintes considérations à tous ces efforts, ils n’eurent aucun pouvoir pour lui nuire. Et quelle plus grande honte pouvait recevoir le démon, lui qui ose s’égaler à Dieu, que de voir une personne de cet âge se moquer de lui, et de se trouver terrassé par un homme revêtu d’une chair fragile, lui qui se glorifie, comme il le fait, d’être par sa nature toute spirituelle élevé au-dessus de la chair et du sang ! Mais le Seigneur qui, par l’amour qu’il nous porte, a voulu prendre une chair mortelle, assistait son serviteur et le rendait victorieux du démon afin que chacun de ceux qui combattent contre lui puisse dire avec l’Apôtre : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est en moi » (1 Co 15).

 

Enfin, comme ce dragon infernal vit qu’il ne pouvait de cette manière surmonter Antoine qui l’avait si généreusement repoussé de son cœur, alors en grinçant des dents, ainsi qu’il est dit dans l’Ecriture (Mc 9), et tout transporté de fureur, il se présenta à lui sous la figure d’un enfant aussi noir qu’est son esprit, et, les tromperies lui ayant si mal réussi, il se confessa vaincu. Il ne l’aborda plus avec de simples raisonnements, mais prenant une voix humaine, il lui dit : J’en ai trompé plusieurs, et j’en ai surmonté encore davantage ; mais maintenant en voulant t’attaquer, ainsi que je l’ai fait bien d’autres fois, pour te faire sortir du chemin si laborieux où tu es entré, j’ai éprouvé ma faiblesse. Antoine lui demanda : Qui es-tu, qui me parle de la sorte ? Il répondit d’une voix lamentable : Je me nomme l’esprit de fornication, et c’est moi qui chatouille les sens des jeunes gens pour les porter à la volupté. Et combien en ai-je trompé qui avaient résolu de vivre chastement ? Je suis celui au sujet duquel le Prophète accuse ceux qui sont tombés dans le vice en leur disant : « Vous avez été trompé par l’esprit de fornication » ( ). Car c’était moi qui les avais surmontés. Je suis celui qui t’ai troublé tant de fois, et que tu as toujours repoussé.

 

Antoine, rendant grâces à Dieu, et prenant encore de nouvelles force par ce discours, lui dit : Tu es donc bien méprisable, puisque tu as l’esprit si noir, et la faiblesse d’un enfant. Ainsi je n’ai plus garde de t’appréhender, ni de te craindre. « Car le Seigneur est ma force et je mépriserai tous les ennemis » (Ps 117). Cet esprit de ténèbres, étonné par ces paroles, s’enfuit à l’instant et craignait de l’approcher.

 

 

Chapitre IV

 

 

Ce fut là la première victoire que saint Antoine remporta sur le démon, ou pour mieux dire que remporta par lui notre Sauveur, qui a condamné le péché dans notre chair, afin d’accomplir en nous la justification de la Loi, lorsque nous ne vivons pas selon la chair, mais selon l’esprit (Rm 8, 4). Antoine ne considérant pas le démon comme entièrement terrassé, ne se rendit point négligeant, mais se tint toujours sur ses gardes ; et le démon ne se tenant pas vaincu, continua à lui dresser des embûches. Il tournait à l’entour de lui comme un lion rugissant pour trouver quelque occasion de lui nuire (1 P 5). Et Antoine ayant appris de l’Ecriture sainte qu’il en a diverses tactiques, travaillait avec plus de soin que jamais à s’avancer dans la perfection de la vie solitaire, sachant que, bien que le démon ne pouvait pas le tromper en touchant son cœur par le désir des voluptés corporelles, il s’efforcerait par d’autres voies de le faire tomber par d’autres pièges, n’ayant point de plus grand plaisir que de faire pécher les hommes. Ainsi il châtia son corps de plus en plus, et le réduisit en servitude, de peur qu’étant demeuré victorieux dans un combat, il ne se trouvât vaincu dans un autre. Aussi il décida de s’accoutumer à une vie encore plus austère ; et quoique plusieurs l’admirassent en cela, ses austérités lui semblaient douces ; d’autant que l’extrême affection avec laquelle il les supportait, avait au fil du temps formé une si puissante habitude en lui, que à la moindre occasion qui lui était donnée il embrassait avec ardeur toute sorte de travaux.

 

Ses veilles étaient telles, que souvent il passait la nuit entière sans fermer l’œil ; et cela non pas une seule fois, mais si souvent que c’était une chose admirable. Il ne mangeait jamais qu’une fois le jour après que le soleil était couché, ou de deux jours en deux jours ; et souvent il passait trois jours entiers sans manger. Il n’avait pour toute nourriture que du pain et du sel, et pour breuvage que de l’eau. Il n’est pas besoin de parler ici de la chair et du vin, puisque tous les autres solitaires ne savaient pas plus que lui ce que c’était que d’en user. Lorsqu’il voulait prendre un peu de repos, il n’avait pour lit que des joncs tissés ensemble et un cilice, mais le plus souvent il couchait sur la terre toute nue. Il ne voulait jamais se frotter d’huile, disant que les jeunes gens non seulement avaient grand avantage à faire voir par leur ferveur la gaieté avec laquelle ils embrassent les travaux de la vie solitaire, que de rechercher et de se servir des choses qui rendent le corps efféminé ; mais qu’ils devaient même s’accoutumer aux austérités en se souvenant de cette parole de l’Apôtre :Je ne suis jamais plus fort que lorsque je suis faible (2 Co 12, 10). Il voulait nous faire entendre par là, que la vigueur de notre âme s’augmente par le retranchement des voluptés de notre corps. Et certes on ne saurait trop admirer ce raisonnement, qui faisait voir qu’Antoine ne mesurait pas par le temps ni par sa retraite la vertu dont il faisait profession, mais par le zèle et la persévérance avec laquelle il la pratiquait. Ainsi ne pensant point au temps qu’il avait passé dans ces saints exercices et vivant comme s’il n’eût fait que commencer, il s’avançait de jour en jour avec plus de travail que jamais dans la perfection de la vie solitaire, se remettant continuellement devant les yeux ce passage de saint Paul : il faut oublier ce qui est derrière soi pour avancer plus avant (Ph 3, 14). Il se souvenait aussi de ce que dit le prophète Elie : Le Seigneur est vivant, et il faut que je paraisse aujourd’hui en sa présence (III R 18, 15). Sur quoi il remarquait qu’il usait de ce mot d’aujourd’hui, parce qu’il comptait pour rien le temps passé ; mais que se considérant comme s’il n’eût fait que commencer à servir Dieu, il s’efforçait chaque jour de se rendre tel qu’il devait être pour se présenter devant lui, c’est-à-dire avec une conscience pure et une grande préparation de cœur pour obéir à toutes ses volontés et ne servir que lui seul. A quoi il ajoutait que tous ceux qui font profession de la vie solitaire doivent prendre pour règle et pour patron le grand Elie, et voir dans ses actions comme dans un miroir quelle doit être leur conduite.

 

 

Chapitre V

 

 

Antoine se resserrant ainsi lui-même dans ces étroites limites s’en alla dans des sépulcres fort éloignés du bourg ; et après avoir prié l’un de ses amis de lui apporté du pain de temps en temps, il entra dans l’un de ces sépulcres et ferma la porte sur lui, demeurant ainsi tout seul. Le démon ne pouvant le souffrir, et craignant que dans peu de temps le désert ne soit rempli de solitaires, il vint de nuit avec une grande troupe de ses compagnons, et le battit de telle sorte qu’il le laissa par terre tout couvert de plaies et sans pouvoir dire une seule parole, à cause de l’excès des douleurs qu’il ressentait, et qu’il assurait depuis avoir été telles qu’elles ne peuvent être égalées par tous les tourments que les hommes pourraient nous faire endurer. Mais la providence de Dieu qui n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui, fit que son ami vint le lendemain pour lui apporter du pain. Ayant ouvert la porte et l’ayant trouvé étendu par terre comme mort, il le porta sur ses épaules dans l’église du bourg et il le mit à terre. Plusieurs de ses proches et des habitants du lieu y accoururent et s’assirent auprès de lui, le considérant comme mort. Environ vers minuit, Antoine revenant à lui, vit qu’ils s’étaient tous endormis et que son ami seul veillait. Alors il lui fit signe de venir à lui et le pria que sans éveiller personne, il le reportât dans le sépulcre où il l’avait pris. Ce qu’il fit. Antoine referma la porte comme de coutume et continua d’y demeurer seul. Ne pouvant se tenir debout à cause des blessures qu’il avait reçues du démon, il priait couché par terre ; et après avoir achevé sa prière, il criait à haute voix : « Me voici. Antoine n’appréhende point les maux que tu peux lui faire ; et quand tu m’en ferais encore de beaucoup plus grands, rien ne saurait me séparer de l’amour de Jésus-Christ (Rm 8, 35). Il chantait aussi ce verset de psaume : Même si des armées venaient m’attaquer, mon cœur ne serait point touché de crainte (Ps 28, 3). C’était là les pensées et les paroles de ce saint solitaire.

 

Mais ce capital et irréconciliable ennemi des saints, s’étonnant de ce qu’après avoir été si maltraité par lui, il ait encore la hardiesse de revenir, assembla ces autres malheureux esprits qui, comme des chiens enragés, sont toujours prêts à déchirer les gens de bien, et tout transporté de dépit et de fureur, il leur dit : « Vous voyez comment nous n’avons pu dompter cet homme, ni par l’esprit de fornication, ni par les douleurs que nous lui avons fait souffrir en son corps ; mais qu’au contraire il a encore la hardiesse de nous défier. Préparons-nous donc à l’attaquer d’une autre manière, puisqu’il ne nous est pas difficile d’inventer diverses sortes de méchancetés pour nuire aux hommes. A la suite de ces paroles, cette troupe infernale fit un tel vacarme que toute la demeure d’Antoine en fut ébranlée, et les quatre murailles de sa cellule étant entrouvertes les démons y entrèrent en foule, et prenant la forme de toutes sortes de bêtes farouches et de serpents, remplirent sur le champ ce lieu de diverses figures de lions, d’ours, de léopards, de taureaux, de loups, d’aspics, de scorpions et d’autres serpents ; chacun d’eux jetait des cris conformes à sa nature. Les lions rugissaient comme s’ils voulaient le dévorer ; les taureaux semblaient être prêts à le percer de leurs cornes ; et les loups à se jeter sur lui avec furie ; les serpents se traînant contre terre, s’élançaient vers lui, et il n’y avait pas un seul de tous ces animaux dont le regard ne fut aussi cruel que farouche, et dont le sifflement ou les cris ne fussent horribles à entendre.

 

Antoine étant ainsi accablé par eux et percé de coup, sentait bien augmenter en son corps le nombre de ses blessures ; mais son esprit incapable d’étonnement, résistait à tous ces efforts avec une confiance invincible. Et alors que ses gémissements témoignaient de l’excessive douleur que son corps ressentait de tant de plaies, son esprit demeurait toujours dans la même vigilance ; et il disait aux démons, comme en se moquant d’eux : si vous aviez quelque force, un de vous suffirait pour me combattre ;; mais parce que Dieu anéantit toute votre puissance, vous tâchez par votre grand nombre de me donner de la crainte, et rien ne montre davantage votre faiblesse que le fait d’avoir été réduits à prendre la forme de ces animaux déraisonnables. Il ajoutait à cela avec une grande confiance : si vous avez quelque force, et si Dieu vous a donné la puissance de me nuire, pourquoi tardez-vous davantage à me la faire sentir ; et si vous n’en avez point, pourquoi faites-vous tant d’efforts inutilement ? Ignorez-vous que le signe de la croix, et la foi que j’ai en Notre Seigneur sont pour moi comme un rempart inébranlable contre toutes vos entreprises et tous vos assauts ?

 

Les démons ayant essayé en vain tous les moyens en leur pouvoir, grinçaient des dents de rage en voyant qu’il se moquait d’eux ainsi alors qu’ils prétendaient se moquer de lui. Jésus-Christ n’abandonnant pas son fidèle serviteur dans un si grand combat, vint du ciel à son secours. Antoine levant les yeux vit le comble du bâtiment s’entrouvrir, et un rayon resplendissant dissiper les ténèbres et l’environner de lumière. Soudain tous le démons disparurent, toutes se douleurs cessèrent, et le bâtiment fut rétabli en son premier état. Antoine connut aussitôt que le Seigneur était venu pour l’assister, remplissait ce lieu-là de sa présence, et ayant encore davantage repris ses esprits, et se trouvant soulagé de tous ses maux, il dit en adressant la parole à cette divine lumière : Où étais-tu, mon Seigneur, et mon Maître ? Et pourquoi n’es-tu pas venu dès le commencement, afin d’adoucir mes douleurs ? Alors il entendit une voix qui lui répondit : Antoine, j’étais ici ; mais je voulais être spectateur de ton combat ; et maintenant je vois que tu as résisté courageusement sans céder aux efforts de tes ennemis. Je t’assisterai toujours et rendrai ton nom célèbre par toute la terre. Ayant entendu ces paroles, il se leva pour prier, et sentit en lui tant de vigueur qu’il connut que Dieu lui avait rendu beaucoup plus de force qu’il n’en avait auparavant. Il avait alors environ trente-cinq ans.

 

 

Chapitre VI

 

 

Ayant ensuite plus d’ardeur que jamais pour s’avancer dans la piété, il fut chez le vieillard dont j’ai parlé ci-dessus, et le pria de trouver bon qu’ils aillent ensemble dans le désert ; mais celui-ci allégua son âge et la nouveauté qu’il y avait en cela. Antoine partit aussitôt pour aller seul dans la montagne.

 

Le démon, voyant son extrême ferveur et voulant en empêcher l’effet, jeta sur son chemin un plat d’argent d’une excessive grandeur. Antoine, reconnaissant la ruse de cet esprit impur, s’arrêta et considérant dans ce plat le démon, n’en tint pas compte mais se dit en lui-même : « D’où peut être venu ce plat en ce désert où il n’y a aucun sentier et où l’ont ne voit pas trace pas une trace de pas d’homme ? Et quand même quelqu’un y serait allé et l’aurait laissé tomber, sa taille le rend très facile à apercevoir et la solitude de ces lieux inhabités l’aurait fait retrouver à celui qui, l’ayant perdu, serait revenu pour le chercher. Mais c’est ici, ô démon, l’une de tes tromperies ; elle ne retardera pas l’exécution du dessein que j’entreprends avec tant de joie. Garde donc ton argent et qu’il périsse avec toi (Ac 8, 20) ». Aussitôt ces paroles achevées, ce plat s’évanouit comme la fumée.

 

Antoine, continuant son chemin, aperçut, non plus par illusion comme auparavant, mais en réalité, une grande masse d’or. Il assurait bien, depuis, que cet or était véritable, mais il ne dit point, et nous ne savons pas, si ce fut l’ennemi qui le lui fit voir, ou si ce fut quelque ange qui voulut éprouver par là ce fidèle serviteur de Dieu, et faire connaître au démon quel était son mépris pour le plus précieux de tous les métaux. Antoine admirant la quantité qu’il y en avait, passa par-dessus comme il aurait passé par-dessus un feu, et quittant ce lieu-là pour n’y jamais revenir, il prit sa course, afin d’en fuir la présence par son éloignement. S’affermissant ainsi de plus en plus en sa résolution, il s’en alla dans la montagne où, ayant trouvé au-delà d’une rivière un vieux château plein de serpents, car il était abandonné depuis longtemps, il s’y arrêta et y établit sa demeure. Tous ces animaux s’enfuirent aussitôt comme si on les eût chassés et lui, après avoir pris du pain pour six semaines — les moines de la Thébaïde ont l’habitude d’en faire qui dure même un an entier sans se corrompre — et ne manquant pas d’eau, il entra dans ce château, comme s’il fut entré dans un temple, et après en avoir fermé l’entrée, il y demeura seul sans en sortir et sans y laisser entrer personne.

 

Il vécut longtemps de la sorte, et recevait seulement de six mois en six mois des pains qu’on lui jetait par-dessus son toit. Ceux de ses amis qui venaient le visiter, étant contraints — puisqu’ils ne les recevait point dans le lieu où il était — de passer souvent au dehors les jours et les nuits, ils entendaient au-dedans, comme des troupes de gens qui murmuraient, qui faisaient un très grand bruit, et qui criaient d’une voix lamentable : « Quitte ce lieu qui nous appartient ! Qu’as-tu à faire dans le désert ? Penses-tu pouvoir résister à nos embûches ? » Entendant cela, ils croyaient d’abord que c’étaient des hommes qui, étant descendus avec des échelles, se battaient avec lui. Mais, ayant regardé par une fente et ne voyant personne, et étant saisis de frayeur, ils appelaient Antoine qui ne témoignait pas moins de charité pour les rassurer que de mépris pour ceux qui leur avaient occasionné de la crainte. Ses amis venant souvent ainsi pour le voir, et croyant le trouver mort, l’entendaient chanter ces psaumes :

Que Dieu étende seulement son bras, et ses ennemis seront dispersés,

ceux qui le haïssent s’enfuiront loin de sa face ;

Ils s’évanouiront comme la fumée,

et les pécheurs seront exterminés par la présence de Dieu,

comme le feu fait fondre la cire.

Je me suis trouvé environné de toutes parts ;

mais en implorant l’assistance du Seigneur,

j’ai triomphé de tous mes ennemis (Ps 117, 12).

 

 

Chapitre VII

 

 

Antoine passa environ vingt ans de la sorte, sans jamais sortir et sans être vu de personne, sauf de rares exceptions. Enfin, plusieurs désirant avec ardeur l’imiter dans cette sainte manière de vivre et, d’un autre côté, un grand nombre de ses amis étant venus le trouver et voulant à toute force rompre sa porte, il sortit comme d’un sanctuaire où il s’était consacré à Dieu et avait été rempli de son Esprit. Ce fut alors la première fois qu’il parut hors de ce château à ceux qui venaient vers lui et ils furent remplis d’étonnement en le voyant avec une vigueur plus grande que celle qu’il avait jamais eue. Il n’avait pas grossi par manque d’exercice, ni maigri par suite de tant de jeûnes et des combats qu’il avait soutenu contre les démons. Il avait le même visage qu’avant d’être solitaire, la même tranquillité d’esprit, et l’humeur aussi agréable. Il n’était ni abattu de tristesse, ni dans une joie excessive : son visage n’était ni trop gai ni trop sévère ; il ne témoignait ni déplaisir en se voyant environné d’une si grande multitude, ni complaisance en étant salué et révéré par tant de personnes ; mais, étant en toutes choses dans une égalité et une modération d’esprit admirable, il montrait bien qu’il n’était gouverné que par la raison. Dieu guérit par lui plusieurs malades, délivra plusieurs possédés ; et il donnait tant de force et de douceur à ses paroles qu’elles consolaient les affligés et réconciliaient ceux qui vivaient dans la discorde, leur disant à tous qu’il n’y a rien dans le monde de préférable à l’amour que nous devons porter à Jésus-Christ. Ils les exhortait aussi à penser sérieusement aux biens à venir et à l’extrême charité que Dieu a témoigné pour nous, en n’épargnant pas son propre Fils, mais le livrant à la mort pour notre salut (Rm 8). Et ainsi, il persuada plusieurs personnes d’embrasser la vie solitaire ; ce qui fut l’origine des nombreux monastères que l’on vit se bâtir dans les montagnes. De là vient que les déserts furent habités par un si grand nombre d’hommes qui abandonnaient tous leurs biens, pour devenir citoyens de la céleste Jérusalem.

 

L’obligation de visiter ses disciples l’ayant conduit à traverser la fosse d’Arsinoë qui était pleine de crocodiles, il se mit en prière, puis passa, sans que ni lui ni aucun de ceux qui l’accompagnaient n’en reçoivent le moindre mal. Etant retourné à son monastère, il ne diminua rien aux austérités et aux travaux qu’il supportait étant plus jeune. Ses fréquentes exhortations augmentaient la ferveur de ceux qui étaient déjà solitaires et portèrent plusieurs autres à embrasser la même vie. Et ainsi, par la bénédiction que Dieu donnait à ses paroles, il se fit plusieurs monastères qui, le reconnaissant comme leur Père, étaient soumis à sa conduite.

 

 

Chapitre VIII

 

 

Tous les solitaires s’étant un jour rassemblés auprès de lui, le priaient de leur faire quelque exhortation. Il leur dit en langage égyptien : « Bien que l’Ecriture sainte soit suffisante pour notre instruction, c’est une chose louable de nous exciter les uns les autres en ce qui est de la foi, et de nous exercer en des discours saints et salutaires. Ainsi, puisque vous êtes mes enfants, vous me rapporterez comme à votre Père les connaissances que vous aurez acquises dans la piété ; et moi, comme étant plus âgé que vous, je vous dirai ce que j’ai appris et ce qui je sais par expérience.

 

La première chose que nous devons observer, c’est de n’avoir tous ensemble q’un même dessein, de ne nous relâcher jamais dans la sainte résolution que nous avons prise, et de ne point nous décourager dans les travaux, en disant qu’il y a longtemps que nous pratiquons une vie si austère. Mais au contraire, il faut augmenter de jour en jour notre ferveur, comme si nous ne faisions que commencer : car notre vie, comparée aux siècles à venir, est si courte, qu’elle ne doit être considérée que comme un néant en proportion de l’éternité. Il y a de l’égalité dans le commerce qui s’exerce en cette vie, car le vendeur ne reçoit de l’acheteur que la valeur de la chose qu’il lui vend. Mais il n’en est pas de même pour la vie éternelle, puisqu’elle s’acquiert par un si petit prix. Il est écrit :

 

La vie ordinaire des hommes est de soixante-dix ans,

celle des plus vigoureux de quatre-vingt ;

et si l’on passe ce terme,

le reste n’est que douleur et que misère (Ps 89, 10).

 

Quand donc nous emploierions quatre-vingt ans au service de Dieu dans la solitude, le temps que nous règnerons avec lui dans le ciel ne sera pas borné par une si petite durée ; mais au lieu de ce nombre d’années, nous jouirons de sa gloire et de ses couronnes durant toute une éternité. Ayant combattu sur la terre, nous n’hériterons pas la terre, mais le ciel ; et après avoir quitté ce corps mortel, nous le reprendrons tout revêtu d’immortalité. C’est pourquoi, mes enfants, ne nous décourageons point, n’ayons point d’impatience, et ne nous imaginons pas que nous faisons beaucoup pour Dieu, puisque les souffrances de cette vie n’ont point de proportion avec la gloire dont nous jouirons en l’autre (Rm 8, 18).

 

Que nul d’entre vous ne pense avoir beaucoup quitté en quittant tout ce qu’il avait : car si toute la terre étant comparée à la vaste étendue du ciel, ne peut passer que pour un point, même nous l’avions toute possédée et l’avions quittée, qu’aurions-nous fait pour acquérir le royaume du ciel ? Et comme on méprise une drachme pour en gagner cent, ainsi celui qui serait maître de toute la terre et y renoncerait pour gagner le ciel, perdrait fort peu et gagnerait le centuple. Mais si toute la terre ensemble est indigne d’être comparée au ciel, celui qui quitte seulement quelques arpents de terre, peut dire qu’il n’a rien quitté ; et quand il aurait quitté une belle maison et de grandes richesses, il ne doit ni s’en glorifier, ni en avoir du regret, mais considérer que, même s’il n’avait point abandonné toutes ces choses pour faire une action vertueuse, la mort le contraindrait à les quitter et il serait peut-être contraint de les laisser, comme il arrive souvent, à ceux qu’il ne voudrait pas, ainsi qu’il est dit dans l’Ecclésiaste (4, 8). Ce qui fait qu’il n’y a rien que nous ne devions abandonner volontairement et dans le dessein de plaire à Dieu, afin d’acquérir le Royaume du ciel. N’ayons donc aucun désir de rien posséder ; car quel avantage y a-t-il de posséder des choses que nous ne saurions emporter avec nous ? Mais efforçons-nous d’en acquérir qui nous suivront dans le tombeau, comme la prudence, la justice, la tempérance, la force, l’intelligence des choses saintes, la charité, l’amour des pauvres, la foi en Jésus-Christ, la douceur d’esprit, et l’hospitalité. En possédant toutes ces qualités, elles nous feront obtenir d’être reçus dans l’heureux séjour de ceux qui sont doux et humbles de cœur. Mais il faut bien prendre garde qu’elles ne nous entraînent pas dans la négligence ; ce que nous éviterons en considérant que nous sommes serviteurs de Dieu et obligés de lui rendre une entière obéissance. Un serviteur, en effet, n’oserait dire : Je ne travaillerai point aujourd’hui parce que j’ai travaillé hier ; il n’allègue pas ses services passés pour se dispenser de les continuer. Mais comme il est rapporté dans l’évangile, il témoigne toujours la même promptitude à servir, afin de plaire à son maître et éviter sa colère et ses châtiments. Ainsi nous devons travailler continuellement dans la sainte manière de vivre que nous avons embrassée, sachant que si nous nous relâchions un seul jour, notre maître ne nous le pardonnerait pas en considération de nos actions précédentes, mais serait en colère contre nous à cause de notre négligence, comme il est écrit dans Ezéchiel (18, 24.26). Ainsi Juda, par l’infidélité d’une seule nuit, perdit tout le fruit de ses travaux passés. C’est pourquoi, mes enfants, demeurons fermes dans l’observance de nos règles et ne succombons pas au découragement puisque, comme il est écrit, Dieu travaille avec nous et coopère avec celui qui est résolu à bien faire (Rm 8, 28).

 

Or, pour ne point se laisser aller à la négligence, il faut méditer cette belle parole de l’Apôtre : Je meurs tous les jours (1 Co 15, 31). Car si nous vivons comme devant mourir chaque jour, nous ne pècherons jamais. Pour pratiquer cela, nous devons penser en nous éveillant le matin que nous ne vivrons pas jusqu’au soir ; et en allant nous coucher, que nous ne verrons pas le lendemain ; car notre vie est incertaine et la providence de Dieu en tient le compte chaque jour. Si nous sommes dans ces pensées et si nous vivons toujours de la sorte, nous ne pècherons point ; nous ne désirerons rien ; nous ne nous fâcherons contre personne et nous n’amasserons point de trésors sur la terre ; mais attendant la mort à toute heure, nous ne voudrons rien posséder ; nous pardonnerons à tout le monde ; nous ne serons point passionnés de l’amour des femmes, ni d’aucune autre des voluptés criminelles ; et nous mépriserons tous ces plaisirs fragiles et passagers, en nous représentant avec effroi le jour du dernier jugement : car le péril et l’appréhension de tomber dans les tourments et les douleurs, étouffe le désir des plus grandes voluptés, et soutient l’âme prête à tomber dans le péché.

 

Ayant donc commencé à marcher dans le chemin de la vertu, continuons avec courage, afin d’arriver au but (Ph 3, 14) que nous nous sommes proposé. Que nul de vous n’imite la femme de Loth, en regardant derrière soi, car le Seigneur a dit que ceux qui, après avoir mis la main à la charrue, regardent en arrière, ne sont pas propres au Royaume de Dieu (Lc 9, 62). Or, regarder derrière soi, n’est pas autre chose que de se repentir de ce que l’on a entrepris et s’engager de nouveau dans les affections du siècle.

 

Que le nom de la vertu ne nous étonne pas et ne nous surprenne pas, comme si c’était une chose fort extraordinaire. Elle n’est pas éloignée de nous ni hors de nous ; mais elle est en nous-mêmes, et il nous est facile de l’embrasser, pourvu que nous le voulions. Les Grecs traversent les mers et vont dans les pays éloignés, pour apprendre les sciences, mais nous n’avons pas besoin de faire de grands voyages pour acquérir le royaume du ciel, ni de traverser les mers pour nous instruire de la vertu, puisque Notre Seigneur a dit : Le Royaume de Dieu est en vous-mêmes (Lc 17, 21). Ainsi la vertu n’a besoin que de notre volonté, puisqu’elle est en nous, et tire son origine de nous-mêmes. Car cette partie de notre âme qui, de sa nature, est intelligente, est vertu et elle conserve sa nature lorsqu’elle demeure telle qu’elle a été créée. Or elle a été créée toute belle et toute juste, ce qui a fait dire à Jésus fils de Navé, parlant au peuple d’Israël : Rendez votre cœur droit en la présence de votre Dieu (Jos 24, 23), et à saint Jean : Rendez droites les voies du Seigneur (Mt 3, 4). Or avoir l’âme droite n’est autre chose que de conserver son âme dans la pureté même dans laquelle elle a été créée. Si elle décline et se détourne de sa nature, on dit alors que l’âme est corrompue et vicieuse. Ainsi ce que je vous propose, n’est pas si difficile puisque, si nous demeurons dans l’état même où nous avons été créés, nous serons vertueux, et si au contraire nous nous portons à de mauvaises pensées et à de mauvais desseins, nous serons condamnés comme méchants. S’il fallait sortir hors de nous pour acquérir la vertu, j’avoue qu’il y aurait de la difficulté ; mais puisqu’elle est en nous-mêmes, prenons garde de ne pas nous laisser emporter à de mauvaises pensées et à conserver notre âme à Dieu comme un dépôt que nous avons reçu de sa main, afin que demeurant dans l’état où il lui a plu de la former, il reconnaisse en nous son ouvrage.

 

 

Chapitre IX

 

 

Nous devons aussi travailler avec grand soin à travailler nos inclinations, pour empêcher qu’elles ne nous assujettissent à nos passions déréglées ; car il est écrit : La colère de l’homme n’opère point la justice de Dieu : la concupiscence conçoit et enfante le péché et le péché étant accompli engendre la mort (Jc 1, 15). Vivant de la sorte, nous conserverons notre pureté en toute assurance et, suivant le langage de l’Ecriture (Pr 4, 23), nous veillerons sur notre cœur pour empêcher qu’il ne se laisse surprendre ; car nous avons des ennemis très puissants, très méchants et pleins de ressources, c’est-à-dire les démons, et comme dit l’Apôtre : Il ne nous faut pas seulement combattre contre la chair et le sang, mais aussi contre ces princes du siècle, contre ces puissances spirituelles qui règnent dans les ténèbres, et contre ces esprits de malice qui dominent en l’air (Ep 6, 12). Ils ne sont guère éloignés de nous, puisque l’air qui nous environne en est rempli, et ils sont fort différents les uns des autres : Sur leur nature et sur leur distinction, il y aurait beaucoup de choses à dire ; je le laisse à de plus habiles que moi et me contenterai de vous faire connaître maintenant ce qu’il est nécessaire que vous sachiez, pour ne pas ignorer les ruses dont ils se servent pour nous tromper et pour nous perdre.

 

Nous devons donc savoir premièrement que les démons, appelés de ce nom, n’ont pas été créés comme tels, car Dieu n’a rien fait de mauvais ; mais ayant été créés bons, ils ont perdu, par leur faute, les perfections célestes qui les rendaient heureux, et se plongeant dans la fange de toutes sortes d’impuretés, ils ont trompé les païens par de fausses apparences. Or comme ils ne haïssent rien tant que les chrétiens, il n’y a point d’artifice dont ils n’usent pour tâcher de nous empêcher de monter au ciel et de remplir les places dont ils ont été chassés à cause de leur orgueil et de leur révolte. C’est pourquoi nous avons besoin de beaucoup de prières et de saints exercices dans la vie dont nous faisons profession, afin que recevant du Saint-Esprit le don de savoir discerner ces esprits de ténèbres, nous puissions connaître quelle est leur nature, ceux d’entre eux qui sont les moins méchants ; ceux qui sont les pires ; à quelle sorte de malice l’inclination de chacun nous porte et quels moyens il faut employer pour les terrasser et les mettre en fuite ; car leurs méchancetés sont diverses et il n’y a point de moyens dont ils cherchent à se servir pour nous surprendre par leurs embûches. Le bienheureux apôtre et ceux qui étaient dans les mêmes sentiments que lui le savaient bien, lorsqu’ils disaient : Nous n’ignorons pas quelles sont leurs pensées(2 Co 2, 11). C’est pourquoi, puisqu’ils nous tentent comme eux, nous devons à leur imitation nous assister et nous secourir les uns les autres. Ce qui m’oblige, mes enfants, à cause de l’expérience que j’en ai faite, à vous dire toutes ces choses.

 

Sachez donc que ces ennemis irréconciliablement des hommes, voyant que tous les chrétiens, et particulièrement les solitaires, s’avancent dans la vertu par les travaux qu’ils souffrent avec tant de joie, ils commencent à les attaquer par des tentations mettant des obstacles sur le chemin ; et ces obstacles sont les mauvaises pensées qu’ils leur inspirent ; mais il ne faut pas  étonner, ni de leurs menaces, puisque les jeûnes et la foi en Jésus-Christ ont le pouvoir de les terrasser à l’heure même. Ils ne perdent pas néanmoins courage en se voyant vaincus, et reviennent soudain avec encore plus d’effort et de finesse. Car, voyant qu’ils ne peuvent ouvertement porter notre cœur à l’amour des voluptés sales et impudiques, ils nous attaquent par une autre voie et s’efforcent de jeter la terreur dans notre esprit par les fantômes qu’ils nous font voir, en se transformant et prenant des figures de femmes, de bêtes farouches, de serpents, de géants, et d’une grande troupe de soldats. Mais toutes ces visions ne sont pas plus à craindre que le reste, puisqu’elles s’évanouissent soudain, principalement lorsque nous nous armons de la foi et du signe de la croix.

 

Leur audace et leur impudence est néanmoins telle que, bien qu’ils soient vaincus, ils ne cessent pas de revenir d’une autre manière. Ils se vantent d’avoir la science de prédire et de pouvoir faire connaître ce qui peut nous arriver chaque jour : ils se font voir à nous d’une grandeur si prodigieuse, qu’ils touchent de leur tête le haut du toit, et sont d’une largeur excessive, afin de surprendre par ces illusions ceux qu’ils n’ont pu tromper par leurs discours. Mais si, en cela même, ils trouvent notre esprit fortifié par la foi et par l’espérance que notre vie laborieuse et pénitente doit nous faire concevoir, ils amènent enfin avec eux leur malheureux prince, qui paraît souvent comme Dieu le dépeignait à Job :

 

Ses yeux sont étincelants comme l’étoile du jour,

il sort de sa bouche des flambeaux ardents

et des tourbillons de flamme.

Ses narines jettent une fumée

aussi épaisse que serait celle d’une fournaise (Job 41, 10-13).

 

Lorsqu’il se montre sous cette forme, il jette l’épouvante, comme je l’ai dit. Et comme il s’y connaît en toutes sortes de méchancetés et d’artifices, il se vante et nous promet de grandes choses pour nous tromper, se faisant voir tel que Dieu continue de le représenter à Job :

 

Il considère le fer comme de la paille ;

L’airain comme du bois pourri ;

La mer comme une éponge ;

L’enfer comme son royaume

Et les abîmes comme ses promenades (Job 41, 22-23).

 

Nous lisons aussi dans un prophète :

 

Cet ennemi des hommes a dit :

Je les poursuivrai

jusqu’à ce que je les ai réduits sous ma puissance (Ex 15).

 

Et dans Isaïe :

 

Je me rendrai maître de toute la terre,

Avec la même facilité que l’on prend le nid d’un oiseau

Et que l’on emporte les œufs

Que le père et la mère ont abandonné (Is 10, 14).

 

Cet esprit malheureux parle de la sorte et se sert de toute son audace, afin de surprendre les justes. Mais si nous sommes fidèles, nous ne craindrons point ses tromperies, et n’ajouterons aucune foi à ses paroles, sachant que c’est un menteur, et qu’il ne dit jamais rien de véritable. Car tous ces discours et ces bravades n’empêchent pas que notre Sauveur n’ait pris ce dragon infernal, comme à l’hameçon, qu’il ne l’ait attaché comme un cheval avec un licol, et enchaîné avec un carcan comme un esclave fugitif à qui on perce les lèvres pour lui fermer la bouche avec un anneau de fer (Job 40, 19-23). Ce misérable se voit tantôt comme un petit oiseau pris par le Seigneur dans les filets pour nous servir de jouet (Job 40, 24), et tantôt il se voit avec ses compagnons comme des scorpions et des serpents foulés aux pieds par les chrétiens. La meilleure preuve en est la résistance que nous lui opposons par notre manière de vivre, puisque celui qui se vantait de sécher les mers et d’assujettir toute la terre, ne peut troubler la vie sainte que nous menons, ni m’empêcher de parler maintenant contre lui. Ne nous arrêtons donc point à ce qu’il nous dit, sachant qu’il ne fait que mentir et n’appréhendons point ces fantômes dont il se sert pour nous épouvanter, puisque ce ne sont que de vaines illusions qui n’ont rien du tout de véritable. Car les lumières qu’il nous fait paraître sont fausses et ne sont que les avant-coureurs et les images des feux qui lui sont préparés pour l’éternité. Ainsi il s’efforce de nous épouvanter par ces flammes qui doivent le brûler à jamais ; il nous les fait voir et elles s’évanouissent aussitôt sans nuire à aucun des fidèles. Elles représentent seulement l’image de celles qui l’attendent dans l’enfer. Nous n’avons donc pas sujet de le craindre, ni tous ces démons, lors même qu’ils nous attaquent de la sorte, puisque la grâce de Jésus-Christ rend inutile toutes ces machines dont ils se servent contre nous.

 

Ils sont aussi très rusés et toujours prêts à se métamorphoser de plusieurs manières : ce qui fait que souvent, sans les voir, on les entend changer des psaumes et alléguer des passages de l’Ecriture sainte. Souvent aussi, lorsque nous lisons, ils répètent comme en écho nos dernières paroles ; et lorsque nous dormons, ils nous éveillent pour nous avertir de prier, recommençant cela si souvent, qu’ils nous permettent à peine de prendre un peu de repos. Quelquefois aussi, ils paraissent sous des habits de solitaires et tiennent des discours de piété, afin que nous ayant trompés par ces fausses apparences, ils puissent nous persuader de faire ce qu’ils désirent. Mais il ne faut pas les écouter, même s’ils nous éveillent pour prier, ou quand ils nous portent à des jeûnes excessifs, nous conseillent de ne point manger du tout et qu’ils nous exhortent à nous accuser et à nous prosterner à terre à cause des fautes qu’ils savent que nous avons autrefois commises. Car ils ne font tout cela, ni sincèrement, si par piété, mais seulement pour porter les simples au désespoir, afin qu’en leur faisant croire que la vie solitaire est inutile, ils leur en donne l’aversion et le dégoût, comme d’un fardeau insupportable, et leur fassent perdre le courage de l’embrasser et de la suivre. C’est pourquoi le Prophète envoyé de Dieu prononce une malédiction contre ceux qui font des choses semblables en disant : Malheur à celui qui est cause de la perte de son prochain, par le trouble qu’il met dans son âme (Ha 2, 15). Car ces discours et ces exhortations ne tendent qu’à nous détourner du chemin de la vertu. Et ainsi, bien que les démons disent la vérité, lorsqu’ils disaient à Jésus-Christ : Tu es le Fils de Dieu (Lc 4, 41), il leur commanda de se taire, de peur qu’ils me mêlent leur malice à la vérité, et pour nous apprendre que nous ne devons jamais les écouter, même s’ils semblent la dire. Il ne convient pas qu’ayant les Ecritures saintes et jouissant de la liberté que Dieu nous a donnée, nous soyons instruits par le démon qui n’a pas gardé les commandements qui lui avaient été donnés à lui-même, et qui a maintenant des pensées toutes contraires à celles qu’il avait lorsqu’il était en grâce. C’est pourquoi Dieu lui défend de se servir du langage de l’Ecriture, lorsqu’il lui dit par la bouche de David :

 

Le Seigneur a dit au pécheur :

Pourquoi racontes-tu mes justices

et te mêles-tu de parler de ma Loi ? (Ps 49, 16).

 

Il n’y a rien que les démons ne fassent et ne feignent pour tromper les simples. Ils provoquent de grands bruits, ils éclatent de rire, ils sifflent ; et si l’on ne s’arrête point à tout cela, ils pleurent et se plaignent, comme se reconnaissant vaincus. A cause de cela, Dieu leur ferme la bouche. Et quant à nous, qui sommes instruits par les exemples des saints, nous aurions grand tort de ne pas imiter leur générosité et leur constance. Or dans ces rencontres, ils disaient :

 

Quand le pécheur s’élevait contre moi,

je me suis tu, je me suis humilié ;

Et je n’ai même pas osé proférer une seule bonne parole (Ps 38, 2).

 

Et en un autre endroit :

 

J’étais comme un sourd qui n’entend point,

Comme un muet qui n’ouvre pas la bouche,

Et comme un homme qui n’écoute rien (Ps 37, 14).

 

Gardons-nous donc bien de les écouter, puisqu’ils sont nos ennemis, et de leur obéir lorsqu’ils nous exhortent à prier et à jeûner. Mais avançons-nous avec plus de courage que jamais dans le chemin où nous sommes entrés, sans nous en laisser détourner par ces esprits malheureux, qui ne font rien que pour nous tromper. Et aussi, ne les craignons nullement, même s’ils nous attaquent et nous menacent de mort, puisque nous savons qu’ils sont faibles et que tout leur pouvoir se réduit à ces menaces.

 

 

Chapitre X

 

 

Jusqu’ici, je ne vous ai parlé que comme en passant des artifices du démon. Mais vous serez heureux, j’en suis sûr, que je m’étende davantage sur ce sujet, puisqu’il vous sera fort utile de graver cette instruction dans votre mémoire. Lorsque Notre Seigneur est venu au monde, il a terrassé cet ennemi de notre salut, et toutes ses forces ont été détruites. Ainsi ne pouvant plus rien maintenant, il fait comme ces tyrans qui, ayant perdu toute leur puissance, ne peuvent demeurer en repos, et qui, n’ayant plus que la parole, s’en servent pour faire des menaces. Si vous considérez bien toutes ces choses, il vous sera facile de mépriser les démons. S’ils étaient engagés comme nous dans les liens du corps, ils pourraient dire qu’ils ne peuvent nous trouver quand nous nous cachons, ou que lorsqu’ils nous trouvent ils ne peuvent nous nuire. Car nous pourrions nous cacher et les empêcher de venir à nous en leur fermant les portes. Mais il n’en est pas ainsi. Il leur est facile d’entrer même si elles sont fermées, et même de voler dans toute l’étendue de l’air, comme leur malheureux prince le démon, étant toujours prêts à nuire par la malice qui est en eux, suivant ce que Notre Seigneur a dit du démon : il est père de toute malice, et il a été homicide dès le commencement (cf. Jn 8, 44). Il paraît clairement qu’ils ne peuvent rien, puisqu’ils ne sauraient nous faire mourir, bien que notre manière de vivre soit parmi toutes, celle qu’ils ont le plus en horreur. Car le lieu où nous sommes ne les empêche pas de nous dresser des embûches. Ils ne nous considèrent pas comme leurs amis pour nous épargner. Ils n’ont point d’amour pour la vertu qui puisse les porter à bien faire ; et étant remplis de malice, ils n’ont point de plus grande passion que de nuire à ceux qui embrassent la vertu. Mais n’ayant aucune force, tout leur pouvoir se réduit à nous menacer ; et s’ils pouvaient nous faire mal, il n’y aurait rien qu’ils ne tentent pour cela, leur volonté étant toujours portée à nuire aux hommes, et à nous surtout. Ils voient en effet que nous sommes assemblés ici pour parler contre eux et que leur faiblesse augmente à mesure que nous avançons dans la piété. Ainsi, s’ils avaient quelque puissance, ils ne laisseraient pas en vie un seul chrétien. Car le service et l’honneur que l’on rend à Dieu passent pour abomination dans l’esprit des pécheurs, comme dit l’Ecriture sainte (Eccl., 1, 32). Voyant donc qu’ils ne peuvent nous faire le mal dont ils nous menacent, ils tournent leur rage contre eux-mêmes ; vous devez bien considérer cela pour ne pas les craindre. S’ils avaient quelque puissance, ils ne viendraient pas en troupe, ils ne nous présenteraient point de fantômes, et ils ne se métamorphoseraient point pour tâcher de nous tromper ; mais leur pouvoir secondant leur volonté, ils se contenteraient de nous attaquer seuls. Car ceux qui ne manquent pas de force, ne se servent point d’illusions, ni de bruits pour nous épouvanter ; mais sans employer tous ces artifices, ils usent soudain de leur puissance, pour exécuter leurs desseins. Les démons au contraire, parce qu’ils ne peuvent rien, semblent jouer sur un théâtre, changeant de figures, comme pour étonner des enfants par une multitude de fantômes et de visions. Ceci témoignant de leur extrême faiblesse, nous oblige encore davantage à les mépriser. Au contraire ce bon Ange envoyé de Dieu contre les Assyriens n’eut pas besoin de se faire accompagner d’une grande multitude, ni d’emprunter des figures étranges, ni de provoquer de grands bruits, ni de faire de grands efforts ; mais usant sans peine et avec tranquillité de la puissance qui lui était donnée, il tua en un moment cent quatre-vingt-cinq mille hommes (IV R 19, 35). Les démons au contraire, n’ayant pas le pouvoir de ces bienheureux esprits, sont réduits à tâcher de nous étonner par ces diverses visions.

 

Quelqu’un me dira peut-être, en alléguant l’exemple de Job : comment donc le démon a-t-il pu faire tout le mal qu’il a voulu, comment a-t-il pu le priver de tous ses biens, faire mourir tous ses enfants, et le frapper même en son corps d’une plaie si cruelle ? (Job 1, 15-22 ; 2, 7). Je réponds que ce pouvoir ne vient pas du démon mais de Dieu, qui lui a permis de traiter Job de la sorte, afin d’éprouver sa vertu. Car ne pouvant rien de lui-même, il lui demanda et obtint cette permission, ce qui fait encore voir plus clairement que cet ennemi mortel de notre salut ne peut faire aucun mal aux justes, quelque désir qu’il ait de leur nuire. Car s’il avait ce pouvoir, il ne le demanderait pas, alors qu’il l’a demandé non seulement une fois mais plusieurs fois ; ce qui fait connaître quelle est sa faiblesse et son impuissance. Or il ne faut pas vous étonner qu’il n’ait rien pu de lui-même contre Job, puisqu’il n’a pu nuire à un seul des animaux qui lui appartenaient qu’après en avoir reçu une permission de Dieu. Sa puissance ne s’étend même pas sur les pourceaux, puisque nous lisons dans l’évangile : Permettez-nous d’entrer dans ce troupeau de pourceaux (Mt 8, 21). S’ils n’ont aucun pouvoir sur les bêtes, à combien plus forte raison n’ont-ils point d’empire sur l’homme qui est créé à l’image de Dieu ? Ainsi c’est Dieu seul nous devons craindre ; et bien loin d’en avoir de la crainte, nous ne devons en avoir que du mépris. Plus ils s’efforcent de nous tenter, et plus nous devons nous affermir dans nos saints exercices, puisqu’une vie pure et une foi en Dieu ferme, sont de puissantes armes pour les combattre et pour les vaincre. Car ils redoutent les jeûnes des solitaires, leurs veilles, leurs oraisons, leur douceur, la tranquillité de leur esprit, leur pauvreté volontaire, le mépris qu’ils font de l’honneur, leur humilité, leur charité pour les pauvres, leur miséricorde, leur accoutumance à surmonter la colère, surtout cet amour sincère dont ils brûlent pour Jésus-Christ. C’est pourquoi il n’y a rien que ces malheureux esprits ne fassent, pour empêcher qu’il ne se trouve des personnes qui aient le pouvoir de les fouler aux pieds, sachant quelle est la grâce que notre Sauveur a donné contre eux aux fidèles lorsqu’il leur dit : Je vous donne pouvoir de marcher sur la tête des serpents et des scorpions et de terrasser toutes les puissances de l’ennemi (Lc 10, 19).

 

 

Chapitre XI

 

 

S’ils feignent d’avoir la science de prédire, gardez-vous bien d’y ajouter foi. Car souvent ils vous avertiront de la venue de vos frères quelques jours auparavant, et ils viendront au temps qu’ils vous auront dit, sans se soucier de la chose en soi, mais afin de vous persuader de les croire et de vous perdre ensuite, après s’être ainsi rendus maître de votre esprit. C’est pourquoi ne les écoutez pas, mais au contraire repoussez-les, en leur disant que vous n’avez nul besoin de leurs prédictions. Car y a-t-il sujet de s’étonner si, ayant des corps incomparablement plus légers que les nôtres, et ayant vu des personnes se mettre en chemin, ils les préviennent par leur vitesse et annoncent leur venue, puisqu’un homme à cheval peut faire la même chose pour un homme à pied ? Il n’y a donc point, en ces occasions, sujet de les admirer, et ils n’ont aucune connaissance des choses avant qu’elles ne soient arrivées, car cela est réservé à Dieu seul (Dn 13, 42). Mais tout ce qu’ils peuvent faire est de rapporter à plusieurs, en commettant une sorte de larcin et grâce à une très grande rapidité, toutes les choses qu’ils voient se passer ici quand nous sommes assemblés, et ce que nous avons dit contre eux, avant qu’aucun de ceux qui sont présents n’ait quitté sa place pour en donner des nouvelles. Ils ne font rien de plus en cela que ce que ferait un homme qui, grâce à son extrême rapidité, laisserait derrière lui quelqu’un qui marcherait lentement. Un exemple le fait comprendre aisément. Si quelqu’un venait ici de la Thébaïde ou de quelque autre province, ils ne sauraient rien de son voyage avant qu’il se fût mis en chemin. Mais lorsqu’ils l’auraient vu en route, ils pourraient par leur vitesse annoncer sa venue avant qu’il arrive, et cet homme arriverait quelques jours après ainsi qu’ils l’auraient prédit. Mais ils se trouveraient être des menteurs si, comme il arrive quelquefois, cet homme retournait sur ses pas.

 

Ils se servent aussi des inondations des fleuves pour nous tromper lorsque, voyant qu’il a beaucoup plu en Ethiopie, et jugeant par là quel le Nil va déborder, ils se hâtent de venir le dire en Egypte avant que l’inondation y soit arrivée. Ce que les hommes pourraient faire aussi bien qu’eux, s’ils étaient par leur nature aussi rapides et aussi légers. Il en est comme de celui que David avait mis en sentinelle sur un lieu fort élevé. Il aperçut beaucoup plus tôt celui qui venait que ceux qui étaient en bas, et prenant sa course il rapporta ce qui n’était pas encore arrivé, mais ce qui allait arriver sous peu (2 R 18, 24). Ainsi les démons usent de toutes sortes de moyens et s’avertissent les uns les autres afin de tâcher de nous tromper. S’il arrive, par la providence de Dieu à qui toutes choses sont possibles, que cette inondation n’arrive pas, ou que le voyageur ne continue pas son chemin, alors ils se trouvent être menteurs, et ceux qui ont ajouté foi à leurs paroles se trouvent trompés. C’est ce qui arrivait aux oracles des faux dieux des Grecs, et c’est ainsi que ces démons qui parlaient par la bouche de leurs idoles, avaient coutume de tromper les hommes. Mais ces oracles devinrent muets lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ étant venu au monde découvrit leur fausseté et rendit inutiles toutes les tromperies des démons. Car ils ne connaissent rien par eux-mêmes et, ainsi que des larrons, ils se disent seulement les uns aux autres toutes les choses qu’ils ont vues et leurs avis doivent plutôt passer pour des conjectures que pour des prédictions. Et bien qu’ils disent parfois la vérité, il ne faut pas pour cela les admirer, puisque nous voyons les médecins, par l’expérience qu’ils ont des maladies, et parce qu’ils en ont vu de semblables chez d’autres personnes, en prédire souvent les suites, comme par une espèce de prophétie. Les pilotes et les laboureurs aussi, en regardant le ciel et la disposition de l’air, présagent qu’il arrivera des orages et des tempêtes, ou que le temps sera calme ; ce que nous n’attribuons pourtant pas à une prescience divine qui serait en eux, mais à leur art et à leur expérience. Ainsi, bien que les démons, par les mêmes conjectures, prédisent les mêmes choses, nous ne devons ni les admirer, ni les écouter. Et quel avantage y a-t-il de savoir quelques jours auparavant ce qui doit arriver ? et quel besoin avons-nous d’être informés de semblables choses, bien qu’elles soient véritables, puisque ces connaissances ne nous servent à rien pour que avancer dans la vertu et nous rendre meilleurs que nous ne sommes ? Car nul d’entre nous ne sera jugé comme coupable à cause de ce qu’il ignore, ni ne passera pour bienheureux à cause de la connaissance qu’il aura de choses semblables. Mais voilà sur quoi nous serons jugés : sommes-nous demeurés fermes dans la foi et avons-nous fidèlement observé les commandements de Dieu ? C’est pourquoi il ne faut pas faire grand cas des autres choses, mais seulement nous employer avec courage et avec labeur à l’accomplissement de nos saints exercices non pour savoir l’avenir, mais afin de nous rendre agréables à Dieu par le soin que nous aurons eu de le servir et de lui plaire. Et nous devons le prier, non de nous donner la science de prédire comme récompense de la vie que nous professons, mais de bien vouloir nous assister dans nos combats contre les démons, afin que nous remportions la victoire. Et si nous avons quelque désir de savoir l’avenir, ayons soin de garder une très grande pureté. Car je crois qu’une âme sans tache et qui demeure dans l’innocence qu’elle a reçue par le baptême, est si clairvoyante qu’elle peut découvrir par des révélations qu’elle reçoit de Dieu, beaucoup plus de choses, et plus lointaines, que ne sauraient le faire les démons. Tel fut l’esprit d’Elie lorsqu’il vit Giezi (IV R 5, 25) et qu’il aperçut les troupes des anges qui étaient autour de lui (IV R 6, 17).

 

 

Chapitre XII

 

 

Mais il faut que je continue à vous informer des autres tromperies des démons. Lorsqu’ils viennent à vous de nuit pour vous prédire l’avenir et feignent d’être de bons anges, ne les écoutez pas, sachant que tous leurs discours ne sont que des mensonges. S’ils louent la vie solitaire et vous disent que vous êtes bienheureux, fermez les oreilles à cela aussi bien qu’au reste, sans avoir aucun égard pour leurs paroles, et fortifiez-vous plutôt par le signe de la croix, et signez aussi vos maisons ; mettez-vous en oraison et vous les verrez disparaître. Car ils sont timides et craignent extrêmement le signe de la croix de notre Sauveur, parce que c’est par elle qu’il les a désarmés et rendu si méprisables (cf. Col 2, 15). S’ils vous résistent avec impudence, en sautant et en se présentant à vous sous plusieurs formes différentes, ne vous en étonnez pas, et n’ayez aucune foi en eux comme s’ils étaient de bons anges.

 

Or il est facile, avec la grâce de Dieu, de discerner les uns et les autres. Car la vue des bons anges n’apporte aucun trouble. Ils ne contestent ni ne crient, et on n’entend point leur voix (Is 52, 2). Mais leur présence est si douce et si tranquille qu’elle remplit soudain l’âme de joie, de contentement et de confiance, parce que le Seigneur, qui est notre joie et la puissance de Dieu son Père, est avec eux. Et les pensées qu’ils nous inspirent étant tranquilles et sans aucun trouble, ils illuminent ceux à qui ils apparaissent de telle sorte, qu’ils peuvent sans peine considérer ces bienheureux esprits ; et ils leur donnent un tel amour pour les choses divines et futures, qu’ils voudraient s’unir entièrement à eux et souhaiteraient pouvoir les suivre dans le ciel. Mais comme il y a des hommes qui appréhendent même la vue des bons anges, leur charité est telle qu’ils les délivrent aussitôt de cette crainte, comme Gabriel en délivra Zacharie (Lc 1, 13), et l’ange qui parut au sépulcre en délivra ces saintes femmes qui allaient y chercher Notre Seigneur (Mt 28, 5) ; comme aussi celui qui dit aux bergers dans l’évangile : « N’ayez point de crainte » (Lc 2, 10). Car alors l’appréhension de ces bonnes âmes ne procède pas d’une faiblesse d’esprit qui les porte à s’étonner aisément, mais de la présence d’une nature plus excellente que la leur. Telle est donc l’apparition des bons anges.

 

Au contraire, l’incursion et l’aspect des mauvais anges remplissent l’esprit de trouble. Ils viennent avec du bruit et avec des cris, comme le font des jeunes gens indisciplinés, et avec un tumulte comme celui causé par des larrons ; ce qui jette la crainte dans l’âme, remplit les pensées de confusion et de trouble, abat le visage de tristesse, donne du dégoût pour la vie solitaire, porte l’esprit au découragement et à la tristesse, dans le souvenir des parents et la crainte de la mort ; ce qui lui aussi fait désirer les choses mauvaises, mépriser la vertu et le remplit d’inconstance. Ainsi, lorsqu’il vous arrive des visions qui vous étonnent, si cette crainte passe soudain et qu’une extrême joie lui succède, si votre esprit se tranquillise, si vous vous trouvez pleins de confiance, si vous reprenez de nouvelles forces, si vos pensées retrouvent le calme, et, comme je l’ai dit auparavant, si vous sentez dans votre cœur un amour généreux pour Dieu, prenez courage et mettez-vous en prière. Car cette joie et cet état de votre âme sont une marque de la sainteté de l’esprit qui vous apparaît. Ainsi Abraham se réjouit en voyant Dieu (Jn 8, 56), saint Jean tressaillit de joie dans le ventre de sa mère (Lc 1, 41), en entendant la voix de la Vierge qui portait un Dieu dans son sein. Mais lorsque dans l’apparition des esprits, vous entendez des bruits et des troubles accompagnés de menaces de mort, et voyez des fantômes qui vous représentent des choses du siècle, et tout le reste de tout ce que je vous ai dit, soyez sûrs que c’est une tentation des mauvais anges. La meilleure preuve est de voir l’âme demeurer dans l’appréhension et dans la crainte. Car les démons ne nous en délivrent jamais, comme Gabriel ce grand archange en délivra Marie et Zacharie, et comme l’ange qui apparut au sépulcre en délivra ces saintes femmes. Mais au contraire, plus ils voient les hommes étonnés, et plus ils leur présentent de fantômes, afin d’augmenter la terreur dans leur esprit et pouvoir ensuite triompher d’eux, en leur disant de se prosterner pour les adorer. C’est ainsi qu’ils ont trompés les païens, qui étant trompés par leurs artifices, les ont adorés comme des dieux. Mais Notre Seigneur n’a pas voulu souffrir que nous soyons ainsi trompés par le démon ; celui-ci voulant de tenter de la même façon, il le menaça en lui disant : Retire-toi d’ici, Satan : car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et ne servira que lui seul(Mt 4, 10). Méprisons donc de plus en plus toutes les malices de cet esprit menteur, puisque c’est pour l’amour de nous que Jésus-Christ lui a tenu ce langage, afin que les démons, nous entendant leur dire ces paroles, soient épouvantés en se souvenant que ce sont les mêmes dont un Dieu s’est servi pour les menacer.

 

J’ai aussi, mes chers enfants, une autres instruction à vous donner, qui est de ne pas vous glorifier lorsque vous aurez chassé les démons, et de ne point vous enfler de vanité quand vous aurez guéri miraculeusement les malades. N’admirez point celui qui chasse les démons ; et ne méprisez point celui à qui Dieu ne fait pas la même grâce ; mais, remarquant les vertus de chacun dans les saints exercices que nous professons, efforcez-vous de les imiter ; et tâchez même de les surpasser par une sainte émulation. Car il ne dépend pas de nous de faire des miracles ; mais c’est une œuvre de notre Sauveur qui, à cause de cela, a dit à ses disciples : Ne vous réjouissez pas de ce que les démons vous obéissent ; mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans le ciel (Lc 10, 20). Car le fait qu’ils y sont écrits est un témoignage de notre vertu et de notre vie bonne ; tandis que de pouvoir chasser les démons est une pure faveur que nous recevons de Jésus-Christ. C’est pourquoi, lorsque ceux qui se glorifient de leurs miracles et non pas de leurs vertus, lui disaient :Seigneur, n’avons-nous pas chassé les démons et fait plusieurs miracles en ton nom ? il leur répondit : En vérité, en vérité, je ne vous connais point (Mt 7, 22-23). Car il ne connaît point les voies des impies. Prions-le donc de tout notre cœur, ainsi que je vous l’ai déjà dit, de nous accorder par sa grâce le don de discerner les esprit, afin que, comme il est écrit, Nous ne nous laissions pas emporter à toutes sortes de vents (Jn 4, 1).

 

 

Chapitre XIII

 

 

Je voulais terminer ce discours en me contentant de ce que je vous ai dit, sans parler de ce qui m’est arrivé à moi-même. Mais je ne voudrais pas que vous ne croyiez pas que je vous ai rapporté toutes ces choses uniquement parce qu’elles me sont venues à l’esprit. Pour que vous y ajoutiez foi comme à des choses vraies, et pour que vous sachiez que je ne vous ai rien proposé que je ne connaisse par l’expérience, je vous dirai encore ce que j’ai vu des embûches et des artifices des démons, bien qu’en cela je semble commettre une imprudence. Mais Dieu qui m’entend sait quelle est ma sincérité, et que je ne parle pas pour me faire valoir, mais pour l’amour de vous et par le désir de votre avancement spirituel.

 

Combien de fois, alors que les démons me disaient que j’étais un saint, les ai-je maudits au nom du Seigneur ! Combien de fois, alors qu’ils me prédisaient le débordement du Nil, leur ai-je répondu : De quoi vous mêlez-vous ! Quelquefois, venant avec des menaces, ils m’environnaient de tous côtés, comme des troupes de soldats armés, à pied ou à cheval. Et quelquefois aussi, ils remplissaient de serpents et de bêtes sauvages le lieu où je demeurais. Alors je chantais ce verset : Ils mettent leur gloire dans leurs chariots et dans leurs chevaux, mais nous ne nous glorifions qu’au nom du Seigneur notre Dieu (Ps 19, 9). Et après m’être mis en prière, tous leurs efforts étaient rendus inutiles.

 

Une autre fois, m’abordant de nuit avec une grande lumière qui n’était que feinte, ils me dirent : Nous venons, Antoine, pour t’éclairer. Je fermais les yeux, je me mis en oraison, et aussitôt cette lumière diabolique fut éteinte. Quelques mois après, ils vinrent en chantant des psaumes et en parlant de l’Ecriture sainte. Mais je demeurais comme un sourd qui n’entend rien (Ps 38, 14). Une autre fois, ils ébranlèrent tout mon monastère et je priai Dieu afin que mon âme ne fût point ébranlée. Ils revinrent à quelque temps de là en battant des mains, en sifflant et en sautant. Mais, m’étant mis à prier et à chanter des psaumes, ils commencèrent aussitôt à pleurer et à se plaindre : ils avaient perdu toute force. Alors je louai Notre Seigneur qui, domptant ainsi leur audace et leur folie, les rendait si méprisables.

 

Un jour, le démon m’apparut d’une grandeur démesurée, et il eut l’impudence de me dire : je suis la force et la providence de Dieu, et je te ferai telle faveur que tu voudras. Alors, en proférant le nom de Jésus-Christ, je lui crachai au visage ; et m’efforçant de le frapper, il sembla que j’en étais venu à bout : ce grand fantôme et toute la troupe des démons qui le suivaient s’étaient évanouis aussitôt que j’eus prononcé ce nom qui leur est si redoutable.

 

Une autre fois, comme je jeûnais, cet imposteur vint me trouver en habit de solitaire, et en me présentant comme un pain, il me dit pour me tromper : Mange, et donne quelque relâche à tes travaux excessifs ; tu es un homme comme les autres et tu succomberas si tu continues dans ces grandes austérités. Connaissant ses ruses et ses artifices, je me levai pour prier ; ne pouvant le supporter, il fut vaincu et s’évanouit de devant mes yeux en sortant par la porte comme une fumée.

 

Combien de fois m’a-t-il présenté de l’or en apparence dans le désert, afin seulement que je le touche et le regarde ! Mais au lieu de cela, je chantais des psaumes, et lui séchait de dépit. Il m’a souvent couvert de plaies, et je disais : Rien ne saurait me séparer de l’amour de Jésus-Christ (Rm 8, 35). A ces paroles, les démons s’entrefrappaient les uns les autres. Car ce n’est pas moi qui les ai domptés, et qui ai rendu toutes leurs forces inutiles ; mais c’est le Seigneur qui a dit : Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair (Lc 10, 18).

 

Voilà, mes chers enfants, ce qui m’est arrivé personnellement et que j’ai voulu vous dire, en me souvenant de ce que l’Apôtre a fait en pareille rencontre ; afin que ni le découragement, ni la crainte de toutes les illusions du diable et des démons ne soient jamais capables d’affaiblir votre sainte résolution. Mais puisque par le désir de vous voir avancer dans la vertu, j’ai passé par-dessus les lois de la prudence ordinaire, en vous racontant toutes ces choses, je veux encore vous en rapporter une pour augmenter votre assurance contre ces ennemis des hommes. Et vous pouvez hardiment me croire, car je ne mens pas. Quelqu’un ayant un jour frappé à ma porte dans le monastère, je sortis et vis un homme d’une extraordinaire grandeur. Lui ayant demandé qui il était, il me répondit :

— Je suis Satan.

– Qu’as-tu à faire ici ?, lui dis-je alors.

 Il me répliqua : — Pourquoi est-ce que tous les solitaires m’accusent injustement ? Pourquoi est-ce que tous les chrétiens me donnent sans cesse des malédictions ? Mais pourquoi, lui répondis-je, leur fais-tu toujours du mal ? Je ne leur en fais point, dit-il ; mais c’est eux-mêmes qui s’en font, car j’ai perdu toute ma force. Et n’ont-ils pas lu : Enfin l’ennemi a été désarmé ; tu as détruit toutes ses villes (Ps 9, 7) ? Il ne me reste plus un seul lieu où je commande. Je n’ai plus aucune arme et je ne possède pas une seule ville. Les chrétiens sont répandus dans le monde entier et les déserts eux-mêmes sont remplis de solitaires. Qu’ils veillent donc sur eux-mêmes, si bon leur semble, et ne fassent plus toutes ces imprécations, si injustes, contre moi.

Alors, admirant la grâce de Dieu, je lui dis : — Bien que tu sois toujours menteur et que tu ne dises jamais la vérité, tu viens de la dire maintenant malgré toi. Car il n’y a pas de doute que Jésus-Christ en venant dans le monde, a ruiné toutes tes forces, et en te mettant à terre, t’a entièrement désarmé.

Le démon, entendant proférer ce nom de notre Sauveur, et sentant par là augmenter l’ardeur de son supplice, disparut aussitôt. Or s’il avoue lui-même qu’il ne peut rien, n’avons-nous pas raison de le mépriser avec tous ses démons ? Voilà quels sont les artifices de notre ennemi et de tous ces chiens infernaux ; mais connaissant leur faiblesse, il nous est bien aise de n’en pas tenir compte. Gardons-nous donc de perdre courage, ne remplissons point notre esprit de vaines terreurs, et ne nous donnons pas de la crainte à nous-mêmes, en disant : Mais si le démon venait à cette heure pour me tenter ? Mais s’il m’enlevait pour me mettre à terre ? Mais si, en sortant tout d’un coup de ses embûches, il m’épouvantait tellement qu’il me mette dans le trouble ? N’ayons aucune de ces pensées, et ne nous affligeons point comme si nous étions prêts à périr. Au contraire, soyons pleins de confiance, et réjouissons-nous toujours, comme devant être sauvés ; et parce que le Seigneur est avec nous, lui qui a mis les démons en fuite et détruit toute leur puissance, pensons continuellement que le Seigneur nous étant ainsi toujours présent, les démons ne sauraient nous faire aucun mal. Car ils se conduisent envers nous selon l’état auquel ils nous trouvent, et forment les visions qu’ils nous présentent selon les pensées qu’ils reconnaissent que nous avons dans l’esprit. Ainsi, s’ils nous trouvent craintifs et troublés, ils nous attaqueront aussitôt comme les voleurs attaquent une maison qu’ils savent n’être gardée par personne, et ils augmenteront par de nouvelles frayeurs celles que nous aurons déjà dans l’esprit, en y joignant des visions et des menaces ; ce qui tourmente misérablement une pauvre âme. Mais si, au contraire, ils nous trouvent pleins de joie dans le Seigneur, s’ils nous trouvent en train de méditer ses commandements et de considérer que toutes choses sont entre ses mains, les démons ne peuvent rien contre les chrétiens, ils n’auront aucune capacité de nous nuire ; s’ils voient nos âmes dans ces sentiments, ils s’en retourneront avec confusion et avec honte. Ainsi, trouvant Job fortifié de la sorte contre lui, il le quitta. Mais trouvant Judas dépouillé de semblables armes, il en fit son esclave. C’est pourquoi, si nous voulons triompher de cet ennemi, ayons toujours dans l’esprit de saintes pensées ; que nos âmes soient continuellement dans la joie par l’espérance des biens à venir, et alors nous considèrerons toutes les illusions des démons comme une vapeur et une fumée, et nous les verrons nous fuir plutôt que nous persécuter. Car, comme je l’ai déjà dit, ils sont extrêmement timides, parce qu’ils n’ignorent pas l’ardeur de ces flammes éternelles destinées à leur supplice.

 

Mais pour que vous ayez encore moins peur de ces esprits de ténèbres, je veux vous donner un signe qui vous servira à les reconnaître. Lorsque quelque vision vous apparaîtra, au lieu de vous laisser troubler par la crainte, interrogez avec assurance celui qui se présentera à vous, en lui disant : Qui es-tu ? D’où viens-tu ? (Jos 5, 13). Car si cette apparition est d’un bon ange, il vous éclairera sur vos doutes par ses réponses, et changera votre appréhension en joie. Et si c’est un démon, il sera soudain terrassé en voyant la fermeté de votre esprit ; car c’est la meilleure preuve qu’un esprit n’est ému par rien, que de lui demander ainsi : qui il est, et d’où il vient. Ainsi le fils de Navé fut informé de ce qu’il désirait savoir (Jos 5, 13) et le démon ne put se cacher à Daniel lorsqu’il l’interrogea Dn 10, 11.18.19).

 

 

Chapitre XIV

 

 

Antoine ayant ainsi parlé, son discours remplit de joie tous les assistants, augmenta dans les uns l’amour de la vertu, chassa de l’esprit des autres la négligence, fit cesser la vanité de ceux qui avaient trop bonne opinion d’eux-mêmes, les persuada tous de mépriser les embûches des démons et les remplit d’admiration pour la grâce si particulière que Dieu lui avait faite de discerner les esprits. Il y avait donc dans les montagnes des monastères qui étaient comme autant de temples remplis de chœurs divins de ces personnes qui passaient leur vie à chanter des psaumes, à étudier l’Ecriture sainte, à jeûner, à prier, à mettre leur consolation dans l’espérance des consolations à venir, à travailler de leurs mains pour pouvoir donner l’aumône et à vivre tous ensemble dans une parfaite charité et une union admirable.

 

Ainsi l’on pouvait voir véritablement en ces lieux-là, comme une région séparée de tout le reste du monde, dont les heureux habitants n’avaient point d’autres pensées que de s’exercer à la piété et à la justice. Il n’y avait personne qui fit tort à autrui, ou qui en reçut ; et l’on n’y entendait point la voix menaçante de ces rigoureux créanciers (Jb 32) : mais tout était rempli d’une grande multitude de solitaires, qui n’avaient tous d’autre dessein et d’autre désir que de s’avancer dans la vertu. En voyant ces monastères et la discipline admirable dans laquelle ils vivaient tous, il y avait sujet de s’écrier :

 

Que tes pavillons sont beaux, ô Jacob,

Et tes tentes, Israël !

Elles sont comme des vallées ombragées de bois,

Comme des jardins arrosés par des ruisseaux ;

Comme des tabernacles dressés par la main du Seigneur,

Et comme des cèdres proche des eaux (No 24, 5-6).

 

Antoine, selon sa coutume, menant la vie d’anachorète dans son petit monastère, travaillait sans cesse à s’avancer de plus en plus dans la perfection religieuse. Il se mettait devant les yeux ces demeures qui nous sont préparées dans le ciel ; ils soupirait par le désir d’y arriver ; et considérant la fragilité de cette vie et la noblesse de notre âme, il avait honte d’être obligé de manger, de prendre quelque repos par le sommeil et de se voir assujetti aux autres nécessités du corps. Ce qui faisait que souvent lorsqu’il était prêt à manger avec ses disciples, se ressouvenant de cette autre nourriture spirituelle, il s’en abstenait et s’éloignait d’eux, comme s’il avait eu honte qu’on l’eut vu manger. Ainsi il mangeait d’ordinaire seul lorsque la nécessité le contraignait à prendre quelque chose pour le soutenir. Mais cela n’empêchait pas qu’il ne mangeât souvent avec ses frères, lorsqu’ils l’en priaient, et afin de pouvoir plus commodément et dans la liberté de l’Esprit de Dieu, leur tenir des discours qui leur fussent profitables.

 

Il leur disait donc qu’il est préférable d’employer tous ses soins à ce qui est avantageux à l’âme, et non à ce qui regarde le corps auquel nous ne devons donner que fort peu de notre temps, et lorsque nous y sommes obligés par la nécessité ; tandis que nous devons nous employer à ce qui regarde l’utilité de notre âme, de crainte qu’elle ne se laisse emporter aux voluptés du corps, et afin qu’au contraire, elle le réduise en servitude : c’est-ce que Notre Seigneur a voulu nous enseigner lorsqu’il a dit : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de quoi vous vous nourrirez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Ne pensez pas à ce que vous boirez, ni à ce que vous mangerez, et que vos esprits ne se troublent point dans la crainte de manquer de ce qui vous est nécessaire. Car c’est aux infidèles d’avoir soin de ses choses, mais non pas à vous, puisque votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez donc d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné (Lc 12, 29-31).

 

 

Chapitre XV

 

 

Quelque temps après, l’Eglise étant ravagée par la persécution de Maximien, et plusieurs chrétiens étant emmenés à Alexandrie, Antoine quitta son monastère pour suivre ces victimes de Jésus-Christ. Il disait : Allons à ce glorieux combat de nos frères pour le soutenir avec eux, ou pour être au moins spectateurs de leur triomphe. Il brûlait du désir de souffrir aussi le martyre. Mais comme il ne pouvait pas en conscience se livrer lui-même, il fut contraint de se contenter de servir ceux qui étaient dans les mines et dans les prisons, pour avoir confessé le nom de Jésus-Christ. Il exhortait aussi avec un grand zèle ceux que l’on menait devant les juges, de soutenir généreusement cette épreuve de leur foi, et de demeurer fermes jusqu’à la fin, pour se consacrer à Dieu par le martyre. Le juge, voyant la ferveur et le courage invincible d’Antoine, et de ceux qui l’accompagnaient, défendit à tous les solitaires de se trouver aux jugements, et de demeurer dans la vill. A la suite de cette ordonnance, tous se cachèrent se jour-là. Mais Antoine, au lieu de s’étonner, lava sa robe, et le lendemain il se tint sur un lieu élevé par où le juge devait passer, afin qu’il puisse le voir plus aisément. Chacun s’en étonnaient, le juge et toute sa suite l’aperçurent, mais il demeura ferme sans rien craindre, faisant voir par là quelle est l’assurance et la générosité des chrétiens. Car il souhaitait avec passion, ainsi que je l’ai déjà dit, endurer aussi le martyre, et il ressentait beaucoup de douleur de ne pas recevoir cette grâce. Mais Notre Seigneur le conserva pour notre avantage et celui de plusieurs autres, afin qu’il fut le maître d’un grand nombre dans la vie solitaire dont il avait pris les instructions dans l’Ecriture sainte. Car plusieurs, voyant seulement sa manière de vivre, s’efforçaient avec ardeur de l’imiter. Il continua, comme il avait toujours fait, d’assister les confesseurs du Nom de Jésus-Christ ; et comme s’il eut été dans les mêmes liens, il ne ressentait pas moins qu’eux tous les travaux et les souffrances de leur prison.

 

Cette cruelle persécution, durant laquelle le bienheureux patriarche d’Alexandrie endura le martyre, ayant cessé, Antoine retourna dans son monastère où sa foi et sa piété lui acquéraient continuellement le mérite du martyre qu’il faisait souffrir à son corps par l’austérité de sa vie. Car il jeûnait toujours, il portait sur sa peau une tunique de poil de chèvre, et par-dessus celle-là une autre de cuir qu’il ne quitta point jusqu’à la mort. Il ne lavait jamais son corps, ni ne nettoyait jamais ses pieds, à moins que la nécessité ne le contraigne à passer de l’eau ; et on ne l’a jamais vu nu, que lorsqu’on l’ensevelit.

 

 

Chapitre XVI

 

 

S’étant retiré, comme je l’ai dit, avec la résolution de demeurer un temps sans sortir de son monastère, et sans y laisser entrer personne, un nommé Martinien, qui exerçait le commandement sur des gens de guerre, vint troubler son repos pour implorer son assistance, à cause de sa fille qui était tourmentée par le démon. Après avoir longtemps frappé à sa porte, en le conjurant de sortir et de prier Dieu pour elle, Antoine ne lui ouvrit point ; mais regardant seulement d’en haut, il lui dit : Pourquoi me tourmentez-vous ainsi ? Je suis un homme comme vous. Mais si vous avez de la foi, priez Dieu, et il vous accordera ce que vous lui demanderez. Martinien crut, invoqua Jésus-Christ et, étant rentré chez lui, il trouva sa fille délivrée de l’esprit malin. Notre Seigneur qui a dit : Demandez et il vous sera donné, fit plusieurs autres miracles par son serviteur, sans qu’Antoine ouvrît sa porte. Car grand nombre de personnes affligées de divers maux demeurant assises au dehors de son monastère, étaient guéries en priant Dieu avec une foi vive et sincère.

 

Voyant que tant de gens venaient le troubler, qu’il ne pouvait demeurer dans la retraite qu’il désirait, il craignit de s’élever de vanité par les merveilles que Dieu opérait par son intermédiaire, et que l’on eut meilleure opinion de lui qu’il ne le méritait. Aussi, après avoir bien considéré toutes ces choses, il résolut de s’en aller dans la haute Thébaïde où il n’était connu de personne. Ainsi, ayant pris des pains de ses disciples, il s’assit sur le bord du fleuve, pour voir s’il ne passerait pas quelque bateau dans lequel il pourrait monter. Occupé par cette pensée, il entendit d’en haut une voix qui lui disait : Antoine, où vas-tu ? et quel est ton dessein ? Lui, sans se troubler parce qu’il avait l’habitude d’entendre des voix semblables, répondit : Ces peuples ne me donnent point de repos, je veux donc aller dans la haute Thébaïde, afin d’éviter leurs importunités et principalement parce qu’ils désirent de moi des choses qui sont au dessus de mes forces. Alors cette voix dit : Même si tu vas là-bas et même si tu te retires comme tu l’as résolu dans ces lieux où il n’y a que des bergers et des pâturages, tu verras redoubler tes peines. Mais si tu veux être dans un plein repos, va-t-en dans le fond du désert. Sur quoi Antoine répondit : Mais qui m’enseignera le chemin ? car je ne le connais pas. Soudain cette voix lui montra des Sarrasins qui allaient de ce côté-là. Il s’avança donc et les rejoignit et il leur demanda s’il pouvait aller en leur compagnie dans le désert. Ce qu’ils acceptèrent très volontiers, comme si la providence divine leur avait recommandé de le faire.

 

Antoine marcha avec eux durant trois jours et trois nuits et arriva à une montagne assez haute, au pied de laquelle il y avait une fontaine claire dont l’eau était fort bonne et extrêmement fraîche. Il y avait au dessous une plaine et quelques palmiers qui n’étaient point cultivés. Antoine, comme poussé par un mouvement de Dieu, conçut de l’amour pour ce lieu-là, parce qu’il était tel que la voix qui lui avait parlé sur le bord du fleuve, le lui avait montré. Ainsi, ayant pris des pains de ceux avec qui il était venu, il demeura seul dans la montagne ; personne d’autre qu’eux ne le savait, et il considérait ce lieu comme une demeure qui lui était particulièrement destinée. Ces Sarrasins même, voyant avec quelle satisfaction il s’y arrêtait, revinrent par le même chemin et lui apportèrent des pains avec joie. Il reçut aussi quelque soulagement du fruit des palmiers.

 

Ses disciples ayant fini par savoir dans quel lieu il était, et conservant pour lui le souvenir que des enfants doivent à leur Père, eurent soin de lui envoyer du pain. Mais Antoine, voyant que cela donnait beaucoup de peine à ceux qui le lui portaient, résolut de leur épargner ce travail et pria donc quelques-uns de ceux qui venaient le trouver, de lui apporter une bêche, une cognée et un peu de blé. Ayant cela et ayant considéré la terre qui était autour de la montagne, il en laboura et sema un petit endroit qu’il jugea propice pour réaliser son dessein, parce qu’il pouvait être arrosé avec l’eau de la fontaine. Il continua à faire cela chaque année et recueillait de quoi se nourrir, et sentait une joie extrême car par ce moyen, il ne donnait pas de peine à quiconque et n’était à charge à personne. Mais, voyant que quelques-uns commençaient à venir le chercher, il sema aussi des herbes, afin de pouvoir leur donner quelque rafraîchissement après la fatigue qu’ils auraient eu à souffrir pendant un chemin aussi pénible.

 

Au commencement, les bêtes sauvages du désert venaient boire à sa fontaine, gâtant souvent ce qu’il avait labouré et semé. Il en prit une tout doucement et dit à toutes les autres : Pourquoi le faites-vous du mal, puisque je ne vous en fait point ? Retirez-vous, et au nom du Seigneur ne vous approchez jamais plus d’ici. Après cette défense, ces bêtes, comme si elles craignaient de lui désobéir, n’y revinrent plus du tout. Il demeurait donc ainsi seul dans le fond de la montagne, se donnant tout entier à la prière et aux autres exercices de la vie solitaire ; et les frères qui l’assistaient, le supplièrent d’accepter que ceux qui venaient le voir tous les mois, lui apportent des olives et de l’huile, parce qu’il était déjà vieux.

 

 

Chapitre XVII

 

 

Combien, durant ce séjour, a-t-il soutenu de combats, non pas comme dit l’Apôtre, contre la chair et le sang, mais contre les princes du siècle et les puissances des ténèbres (Ep 6, 12) ! Nous avons appris de ceux qui allaient le visiter, qu’ils entendaient de grands bruits de voix confuses, et comme des gens armés qui s’entrechoquaient ; qu’ils voyaient la nuit la montagne pleine de bêtes féroces et Antoine combattant contre des ennemis visibles, et se mettant en oraison pour les vaincre. Et cela au lieu de les remplir de crainte, les rassurait. Il repoussait ces assauts en fléchissant les genoux devant Dieu et il lui adressait sa prière. Et véritablement, c’était une chose digne d’admiration de le voir demeurer seul dans un désert si effroyable, sans s’étonner des attaques continuelles des démons, et sans craindre la fureur de tant de bêtes féroces et des serpents. Mais, ainsi que dit le psalmiste : la confiance qu’il avait en Dieu rendait son esprit aussi ferme et aussi inébranlable que la montagne de Sion (Ps 124, 1). Les démons avaient plus peur de lui que lui n’avait peur d’eux, et les animaux cruels, comme il est dit dans l’Ecriture, devenaient doux en sa présence (Job 5, 23). Le démon, ainsi que chante David, observait Antoine et grinçait des dents de rage en le voyant vivre de la sorte. Mais lui avait recours à notre Sauveur, afin qu’il le préservât de la malice et des diverses embûches de cet ennemi mortel de tous hommes.

 

Une nuit, comme il veillait, il lui envoya un si grand nombre de bêtes féroces, qu’il y avait sujet de croire qu’il n’en restait plus une seule dans le désert. Etant ainsi sorties de leurs forts et de leurs cavernes, elles l’environnèrent de toutes parts, et ouvrant la gueule, le menaçaient de le mordre. Antoine connaissant l’artifice de l’esprit malin, leur dit : Si Dieu vous a donné pouvoir de me nuire, je suis tout prêt à être dévoré par vous ; mais si ce sont les démons qui vous envoient ici, ne demeurez pas davantage et retirez-vous, car je suis serviteur de Jésus-Christ. Il n’eut pas plutôt dit cela, qu’elles s’enfuirent comme si ces paroles eussent été autant de fouets qui les eussent chassées.

 

Quelques jours après, comme il travaillait, ainsi qu’il faisait toujours avec soin, quelqu’un étant près de la porte tira la ficelle dont il se servait pour son ouvrage. Car il faisait des paniers d’osier qu’il donnait à ceux qui venaient le voir en échange des choses qu’ils lui apportaient. S’étant levé, il vit une bête qui, jusqu’aux cuisses, avait la forme d’un homme et dont tout le reste était d’un âne. Alors, faisant le signe de la croix, il lui dit : Je suis serviteur de Jésus-Christ, s’il vous envoie contre moi, me voici, je ne m’enfuis pas. A ces paroles, ce monstre s’enfuit à une telle vitesse avec les démons qui le suivaient, qu’il tomba mort au milieu de sa course et ils furent tous vaincus par cette mort qui fit voir que tous les efforts qu’ils avaient fait pour chasser Antoine du désert, leur avaient été inutiles.

 

 

Chapitre XVIII

 

 

Comme ses disciples le priait de descendre de la montagne pour aller les voir et visiter leurs monastères, Antoine partit avec eux et fit porter sur un chameau des pains et de l’eau. (Car tout le désert était si sec qu’on ne trouve de l’eau bonne à boire que sur la montagne où il l’avait puisée et où était son monastère). L’eau qu’ils portaient fut insuffisante au milieu du voyage et la chaleur était excessive. Ils furent réduits à une telle extrémité qu’ils ne pouvaient plus attendre que la mort. Car après avoir cherché de tous côtés sans trouver d’eau, et n’ayant plus la force de marcher, ils demeurèrent couchés par terre avec si peu d’espérance, qu’ils laissèrent même aller leur chameau. Le saint vieillard, au comble de la douleur en les voyant dans cet état, jetait de profonds soupirs. Il s’éloigna un peu d’eux, mit les genoux à terre, éleva les mains vers le ciel et eut recours à Dieu par la prière. Le Seigneur l’exauça aussitôt en faisant sortir de l’eau du lieu même où il était en oraison. Tous ses disciples burent et reprirent de nouvelles forces. Après avoir rempli les peaux de bouc qu’ils avaient apportées, ils cherchèrent et trouvèrent leur chameau qui, par hasard, était arrêté à une pierre, autour de laquelle son licol s’était entortillé. Ainsi, l’ayant ramené et l’ayant fait boire, ils mirent sur lui leurs peaux de bouc et achevèrent heureusement leur voyage.

 

Antoine arriva chez les solitaires qui l’avaient convié à aller les voir. Tous le considéraient comme leur père : ils l’embrassaient et le baisaient. Lui, com

VIE DE SAINT ANTOINE LE GRAND  PAR SAINT ATHANASE

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